Avoir son diplôme... et décider de ne pas exercer
Publié le 3 Mars 2015
Après 1 an 1/2 d'absence, après avoir laissé reposer le flot d'émotions traversées en trois ans de formation, après avoir savouré l'obtention de mon diplôme et considéré l'avenir à tête reposée, après avoir finalement osé regarder la réalité en face et conforté mes sentiments profonds, que j'osais au début à peine exprimer, avec des témoignages de plus en plus fréquents venant confirmer mon ressenti, me voici au travers de ce qui sera probablement le dernier article de ce blog, pour vous donner des nouvelles de ce que je suis devenue.... Et de ce que je deviens, au travers d'un article publié aujourd'hui sur le site d'Infirmiers.com en réaction au témoignage de Chris74, 52 ans, victime parmi d'autres de violences ordinaires de la part de ses tuteurs de stage, l'ayant amenée à ne pas avoir son diplôme et à tourner la page de sa formation.
J’avais 33 ans et j’étais mère d’une petite fille de 6 mois lorsque j’ai entamé ma formation d’infirmière en 2009, aux lendemains d’un burn-out en règle dans l’agence de communication événementielle où je travaillais depuis plus de dix ans.
Ma famille sur quatre générations était composée de médecins et infirmiers et, après les cinq ans de suite de soins que nous avions vécu à la maison suite au grave accident de montagne de mon grand frère, je n’étais ni étrangère au soin, ni à l’univers des couloirs d’hôpitaux, de la maladie, de la souffrance ou de la mort.
Ma reconversion, dans une phase de vie où je gagnais très bien ma vie et où je n’aurais eu qu’à partir dans un grand Groupe pour lever un peu le pied et récolter le fruit du travail durement accompli pendant une décennie, était motivée par un seul désir : donner du sens à mon métier, là où j’en trouvais de moins en moins dans l’univers parfois surfait des événements institutionnels. Travailler dans le soin, c’était pour moi revenir à l’essence même de la vie qu’on oublie facilement dans le monde de l’entreprise, et à ce qui devrait nous motiver à vivre ensemble : prendre soin de l’autre, aider, accompagner, soulager.
Bienveillance, bienfaisance, bientraitance… Autant de termes qui, au sortir de ces années sans pitié où seul le poids de l’Euro trouvait grâce aux yeux des groupes au sein desquels on évoluait, trouvaient en moi une vraie résonance.
Mon parcours scolaire aura été un sans faute : 16/20 de moyenne générale sur les trois ans d’études, pas un seul partiel à rattraper, pas un stage de loupé, des appréciations positives en règle et les mots rassurants des soignants comme des formateurs me disant que je suis faite pour ce métier. On me promettait une jolie carrière et plusieurs offres d’emploi alléchantes se sont même présentées quelques semaines avant l’obtention officielle de mon diplôme. Il n’y avait donc à priori aucune erreur de casting.
Et pourtant. POURTANT.
Du haut de mes 33 ans de l’époque et de l’expérience acquise pendant quinze ans de vie seule en France et à l’étranger, je n’aurais jamais pu imaginer l’atmosphère dans laquelle j’allais évoluer pendant trois ans.
Je n’aurais jamais pu imaginer que mes convictions seraient à ce point ébranlées pendant trois années d’études, pas tant par la réalité du métier au chevet du patient, que celle en salle de soins et dans les couloirs d’hôpitaux.
Je n’aurais jamais pu imaginer l’ambiance délétère qui régnait la plupart du temps au sein des services et des équipes, tous plus pressurisés et maltraités par l’Institution les uns que les autres, et qui se répercutait directement sur les relations entre soignants et la qualité médiocre des soins conférés aux patients, malgré toutes les bonnes volontés du monde. Je n’aurais jamais pu imaginer les lourdeurs d’une hiérarchie hyper-verticale où la parole des sacro-saints supérieurs n’est pas discutable et où toute réflexion et prise de position des « petites gens » que nous sommes pour tenter d’améliorer les pratiques se fait au risque de devenir la bête noire d’un service du jour au lendemain. Je n’aurais jamais imaginé le sort réservé aux stagiaires, en bas de chaîne, et qui cristallisent l’ensemble des frustrations et insatisfactions d’un corps de métier unanimement en souffrance. Je n’aurais jamais imaginé la toute-puissance et les égos surdimensionnés qui font tourner des services sans remise en question sur leurs fonctionnements et sans possibilité d’échange réel avec les équipes pluridisciplinaires (à l’exception de la psychiatrie qui, pour ces raisons-là, était le seul domaine dans lequel je pouvais encore envisager travailler en sortie de diplôme) ; je n’aurais jamais imaginé les petits actes de maltraitance quotidienne subie par les plus faibles et fragiles d’entre nous et qui, pour au moins 15 d’entre eux entre le début et la fin de formation, de tous âges et de toutes compétences initiales confondues, ont arrêté leur formation pour ces raisons-là, malgré leurs résultats scolaires honorables et leur motivation à apprendre.
Apprendre ! Gros mot s’il en est, à en juger par les réactions de nombreux soignants de tous horizons qu’on découvre en parcourant les témoignages publiés sur votre site ou sur des forums de témoignages.
Je venais du monde sans pitié de l’entreprise où, pourtant, on chérissait nos stagiaires : de la main d’œuvre gratuite ou presque, corvéable à merci, motivée et souple.
Je suis arrivée, animée par mon besoin de retrouver des relations vraies et saines entre les gens, dans un monde supposé représenter à lui seul toute l’humanité et la bienveillance incarnées, pour finalement me trouver immergée dans un monde fatigué, essoufflé, dur, hostile, prisonnier d’habitudes ancestrales qu’il est plus facile de conserver (tout en s’insurgeant unanimement contre la barbarie de certaines pratiques) plutôt que de remettre réellement en question une bonne fois pour toutes, ce qui constituerait en soit un chantier colossal à mener en plus des tâches déjà lourdes à gérer au quotidien.
Je ne blâme personne en particulier. Si ce n’est l’Institution qui, victime de ses lourdeurs et de sa pesanteur, forme des générations entières de soignants en souffrance sans trouver d’autre réponse que de toujours diminuer les budgets et pondre des réformes politicardes absolument pas en prise avec la réalité du métier. Entretenant par là-même le cycle de maltraitances entre soignants dont il est de plus en plus souvent ouvertement question.
Mais pourquoi faudrait-il à tout prix traverser le parcours du combattant pour gagner ses lettres de noblesse dans le métier ?
Pourquoi faudrait-il souffrir à tout prix pour prouver qu’on est digne d’être soignant ?
Pourquoi faudrait-il invariablement traverser un long et lent bizutage en règle de trois longues années (… alors je ne parle pas des étudiants en médecine) pour prouver notre motivation et raison d’être dans ce métier ?
Pourquoi l’étudiant qui n’aurait pas eu son « stage de merde » en règle serait moins crédible que tous les autres ?
Pourquoi faudrait-il sans cesse opposer deux mondes à priori complémentaires et qu’on pose comme contradictoires, celui des soignants d’un côté, et celui des aspirants soignants de l’autre ?
Le temps n’est-il pas venu de mettre de côté une bonne fois pour toutes les bonnes veilles valeurs judéo-chrétiennes qui bercent la profession et l’entretiennent inlassablement dans cette idée inconsciente « qu’il faut souffrir pour trouver le salut » ?
En 2015, dans un corps de métier qui aspire à gagner ses lettres de noblesse, dans un monde de soin malmené et en constante évolution, il me semble que si.
Il serait grand temps.
La faute à qui ?
A l’Institution, qui pressurise, néglige et maltraite chaque jour un peu plus ses soignants épuisés, exaspérés, trouvant de moins en moins de sens à leur tâche et de temps pour témoigner de leur humanité en dehors des chambres des patients ?
A la formation, si décalée de la réalité du métier et qui forme des bombes à retardement en herbe incapables de se remettre en question, si l’on en croit les témoignages des anciens ?
A l’inertie du Groupe, de l’Equipe, au sein de laquelle chacun se protège individuellement au risque parfois de cautionner l’inacceptable, et à des habitudes séculaires qu’il serait trop coûteux de bouleverser et de changer une bonne fois pour toutes?
A un désir inconscient de revanche des anciens sur les jeunes générations, qui ne verraient pas l’intérêt de stopper une fois pour toutes ces actes de violence ordinaires dont ils ont été eux-mêmes les victimes quelques années plus tôt sous prétexte que « c’est de bonne guerre » ?
A la dureté du milieu du Soin, orchestré par des soignants souvent très compétents au chevet du patient mais qui, habitués à prendre sur eux toute la misère du monde 7 à 12 heures par jour dans des conditions de travail souvent délétères, trouvent une sorte d’exutoire malsain dans le déchargement de leurs foudres sur les stagiaires et autres petites mains ?
Je venais chercher dans ce métier une nourriture spirituelle. J’étais prête à encaisser les salaires de misère, les horaires invraisemblables, le poids des hiérarchies infantilisantes, pour me nourrir intellectuellement au contact des équipes pluridisciplinaires et donner du sens à mon métier. Je n’ai entr’aperçu que des équipes fatiguées, maltraitées et parfois maltraitantes, travaillant à la chaîne, figées dans des fonctionnements immuables et une bureaucratie omniprésente parfois vides de sens, n’ayant pour seul coin de soleil, les pauvres, que la perspective heureuse de leurs vacances et de leurs jours de congés, et les considérations parfois douteuses de certaines sur ces stagiaires qu’elles sont un jour été, visant finalement à les rassurer elles-mêmes sur leur propre sort et surtout sur le fait que cette étape est heureusement passée…
Quoi qu’il en soit, je n’ai de cesse de m’étonner du nombre de témoignages de personnes souffrant de relations interprofessionnelles asservissantes, de tous profils et de tous âges, soignants comme aspirants soignants, souffrances qui doivent être partagées par un grand nombre depuis bien longtemps, et de constater que rien ne bouge.
Alors qu’il en va de la santé de la Corporation et l’Institution elle-même.
Corporation qui, au regard des témoignages fréquents, est fragilisée comme jamais.
Tout cela me laisse bien pessimiste. Et, au risque de me faire happer moi aussi par le poids de l’institution et du système, j’ai préféré sortir du circuit avant que ce dernier me casse en deux.
Diplôme en poche, je n’ai jamais exercé.
Et devant l’incompréhension générale et les regards désapprobateurs de bien des gens qui m’entourent, suis partie, soulagée, chercher un peu d’humanité dans un autre univers que celui du soin. Avec comme quête de Sens, celle finalement de simplement mener une existence en accord avec mes principes de vie et valeurs fondamentales, sans maltraitance ni violence ni prise de pouvoir d’aucune forme. Dans un monde où mes valeurs profondes ne seraient pas lentement écrasées par le poids de l’institution et piétinées par des habitudes ancestrales jamais remises en question. Dans un monde où je pourrais simplement être moi, sans concession ni faux-semblant ni peur d’être mise au rebut par le Groupe pour avoir simplement osé exprimer une désapprobation.
Certains appelleront ça lâcheté. J’appelle ça réalisme et intégrité personnelle.
Je n’ai pas la capacité de changer l’institution à moi seule.
Elle, en revanche, pour y avoir assisté avec nombre de mes anciens collègues, a bien la capacité à me casser en deux. Je ne cautionne pas ce que j’ai vu en interne, au sein même du monde soignant, je ne cautionne pas la manière dont l’Institution vous traite et qui explique bien des débordements par effet « boule de neige », je ne cautionne les témoignages de souffrances et de harcèlement moral de tous registres que je lis de plus en plus souvent sur les sites professionnels, je ne cautionne pas ce à quoi j’ai assisté pendant mes trois ans de formation au sein des équipes, sans pour autant en avoir été la victime directe, alors que j’aimais pourtant ce métier « dans l’absolu » et partageais les valeurs soignantes « dans l’absolu » également.
Mais l’envers du décor aura eu raison de ma bonne volonté.
C’est très personnel, je respecte et admire celles et ceux qui tiennent bon contre vents et marées et je les bénis d’exister car ce sont eux qui me soigneront demain, mais en ce qui me concerne le décalage avec mes valeurs aura simplement été trop grand.
Et le jour où la décision, très coûteuse à prendre, a été finalement affirmée, je me suis sentie soulagée d’un grand poids.
Non, je n’étais peut-être pas faite pour ce métier,. Les bons résultats scolaires et encouragements de la profession ne font malheureusement pas tout.
Soignants, je vous admire. De tenir bon le cap et de vous accrocher malgré l’agitation d’un océan d’abandon, d’oubli, de lois et de réformes toutes plus invraisemblables les unes que les autres. De vous donner corps et âme à vos patients pour la grande majorité d’entre vous, en dépit des conditions de travail délétères et de la face immergée de l’iceberg dont on ne peut malheureusement prendre conscience qu’en évoluant professionnellement dans l’univers du soin.
Soignants, je vous plains. De ne pas être entendus dans votre souffrance, de ne pas être soutenus par votre hiérarchie et encore moins par l’Institution, de ne pas avoir les moyens de travailler correctement, et de vous voir confier chaque jour qui passe une tâche nouvelle venant se rajouter à la longue liste de celles à accomplir déjà pour hier.
Soignants, je vous en veux. Dans ce contexte général qui au contraire devrait vous souder entre vous, vous réunir et vous donner envie de vous entr’aider, je vous en veux de pas prendre davantage soin les uns des autres, d’avoir la mémoire bien trop courte pour certains, de ne pas oser vous soulever en masse contre les maltraitances dont vous êtes souvent les victimes et dont vous préférez faire pâtir vos stagiaires, de ne pas remettre davantage en question des habitudes séculaires dans le traitement de vos pairs et qui, petit à petit, vous perdent.
Soignants, je vous souhaite bon courage pour la suite. Qui certes ne dépend pas que de vous, mais une partie quand-même, et celle-là contribuera à l’état d’esprit des générations futures, à leur bien-être dans leur futur métier et à la manière dont ils l’exerceront … donc à leur professionnalisme."
Bonne continuation à tous, bon courage à tous mes anciens collègues ... et aux autres ! ;-) Et merci aux plus téméraires de croire encore en leur métier et de faire en sorte qu'il tienne toujours debout malgré les bases branlantes ...
/image%2F0267984%2F201305%2Fob_770a053df0b21ad67cd77163536eb94c_illustr-couv.jpg)