Il est temps que les vacances arrivent !

Publié le 18 Décembre 2012

A bien y réfléchir, le semestre aura débuté avec les processus tumoraux (pour ne citer qu'eux : cancer du sein, du col de l'utérus, du côlon, du tube digestif, de la prostate, du poumon, du foie, de la rate, du pancréas, de la peau...), pour se poursuivre avec les processus psychopathologiques (états limites, psychopathie, pervers narcissique, état de crise suicidaire, psychopathologie de l'enfant et de l'adolescent, troubles du comportement alimentaire, psychoses de l'enfant...) , et terminer (logique) par les soins palliatifs. Voilà deux mois que nous baignons dans une atmosphère de mort, nous qui nous dédions à oeuvrer pour la vie. Voilà deux mois que nous nous prenons en pleine poire la dure réalité de la maladie et de l'existence, le tout seulement au travers de cours théoriques et de travaux dirigés... Qu'en sera-t-il lorsque nous baignerons dans les services en question, comme nous en avons eu de maigres aperçus en stage ? Et pourtant, il émane des intervenants qui nous font cours une humanité, et un appétit pour la vie désarmants... et qui font presque envie ! Ils sont là pour nous montrer que, en service de soins palliatifs plus que partout ailleurs, c'est justement la vie qui est Reine. Et que nous en sommes les principaux représentants et porte-paroles auprès des malades.

Que ressentent mes collègues de 20 ans ? Comment abordent-elles ce semestre éprouvant, moralement et physiquement ? Comment vivent-elles la réalité des cours qui nous sont dispensés et des photos qui nous sont imposées, en guise de prélude à ce qui nous attend dans 6 mois ? Comment appréhendent-elles l'échéance de ce diplôme qui approche et les responabilités très prochaines qui pointent leur nez ? Leur jeune âge les aide-t-elles à se protéger ? Se sentent-elles concernées ? Sont-elles autant perturbées par ce qu'elles voient, entendent et découvrent chaque jour, que moi qui ai déjà enterré bon nombre de proches de tous les âges et qui rentre moi-même dans l'âge susceptible d'avoir des pépins de santé ? Curieusement, nous n'en parlons que très peu. Nous qui baignons dans les mécanismes de défenses et autres théories psychanalytiques depuis quelques temps déjà, je crois que nous nous réfugions justement dans celui du rire et de la déconnade. Comme si ces instants de pause, au cours desquels reprend la narration des vies de chacune avec ses histoires d'amour, de cul, ses coups de coeurs et ses souvenirs de bringue, étaient là pour nous permettre de rester à flot, de respirer un grand coup avant de replonger dans la maladie et dans la mort.... Je commence à comprendre l'importance des mots "déconnection", "ressources personnelles" et "limites avec la vie privée" qu'on nous assène à longueur de journée... Et comment !

Comment partager avec ton entourage la réalité de ton quotiden ? Celui de la douzième patiente que tu reçois aujourd'hui dans le service des urgences psychiatriquse suite à sa 5e tentative de suicide par intoxication médicamenteuse faisant suite aux viols répétés d'un membre de sa famille depuis l'âge de 3 ans ? Celui du "bébé légume" que tu prends en charge dans le cadre d'une SLA et dont tu ne sais pas s'il passera le mois ? Celui du patient psychotique atteint d'eléphanthiasis et dans un état d'incurie le plus total, chez qui tu vas faire un pansement quotiden à domicile afin de réussir à éradiquer les vers qui bouffent sa plaie d'ulcère gigantesque, qui vit avec sa femme dans un 20 m2 au milieu de ses chats, de leur pisse et de leur merde, de la sienne aussi, des icônes du Christ et des photos de Jacques Chirac ? Celui du patient de 35 ans atteint d'un cancer généralisé et que tu vois décéder en hurlant de toutes ses forces "je ne veux pas mourrir !!"? Celui du papy seul au monde, qui n'a jamais de visite, et qui moisit à longueur de journée sur son fauteuil roulant en regardant la télé machinalement allumée par le personnel soignant, et branchée sur "TF1 kids" ? Celui du patient atteint d'une maladie de parkinson en stade terminal, en état de totale dépendance et dans l'incapacité non seulement de se mouvoir mais aussi de parler, au-dessus de la tête de qui plâne une suspicion de maltraitance conjugale depuis au moins 3 ans de la part de son épouse ?

Peut-on seulement partager ça avec son entourage ? Et est-ce dans l'intérêt des uns et des autres ?... Je ne le crois pas. Apprendre à scinder le pro du perso.... cette notion n'aura jamais autant eu de sens à mes yeux.

Dans ce contexte, la perspective de passer Noël dans une autre atmosphère que celle de la maladie, de la mort et des questions éthiques qui s'y rattachent, se fait de plus en plus pressante. Partager des rires en famille, voir la joie de mes enfants au moment d'ouvrir leurs cadeaux de Noël, enfouir mon nez dans leurs petites têtes blondes pour respirer leur odeur au moment où ils dorment profondément, écouter avec émerveillement les histoires des uns et des autres, même (surtout !) celles sans intérêt, brasser, papillonner, raconter des conneries, chanter, crier pour se faire entendre au milieu des rires, des jeux s'enfants et des tintements de coupes de champagne, se sentir en vie et célébrer cette-dernière comme telle... oui, après un tel semestre, cette perspective se fait de plus en plus pressante. Pour souffler un coup. Pour reprendre mes esprits. Et mieux repartir...

Rédigé par Cécile

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