Du monde des bisounours à la réalité du terrain...

Publié le 12 Décembre 2012

Quatrième personne en l'espace d'un an qui m'appelle pour me faire part de son désir de reconversion dans le métier d'infirmière. Toutes trentenaires, issues du monde de la communication. Loin de m'amuser, ce constat m'afflige et m'attriste en même temps. Les carrières en entreprise sont-elles devenues à ce point déshumanisées et déshumanisantes qu'elles nous amènent à reconsidérer intégralement nos systèmes de valeurs professionnelles et personnelles, dans des phases de vie où pourtant, "tout est possible"?

Et les motivations des "aspirants-soignants", finalement, quelles sont-elles ?

Envie d'aider l'autre, de lui faire du bien, de donner du sens et de poser sa pierre à l'édifice... elles sont là, elles sont réelles et à la base de toute vocation soignante.

Mais celles, inconscientes ?

Car elles existent elles aussi, et ce sont d'ailleurs elles qui expliquent le décalage qui existe entre notre positionnement de 1ère et celui de dernière année ; il me semble en effet que les motivations de reconnaissance de l'autre et, par ce biais, d'amélioration de sa propre estime personnelle, priment par-dessus tout. Un certain Karpman a défini une triangulaire entre "la victime" - "le persécuteur" et "le sauveur" qui sous-tendent les rôles et la place que nous tenons successivement dans nos différentes relations interpersonnelles. Le soignant a, par essence, envie d'être le sauveur de l'humanité, au même titre que le chef de projet ou le directeur de production événementielle sur les épaules de qui repose le bien-être de 300 clampins qu'il emmène pendant 3 jours à Marrakech.

Envie d'être le sauveur, et envie d'être reconnu comme tel. Pour combler la faille narcissique qui sommeille en nous.

Or, la lente maturation de l'élève infirmier nous amène, en veille de diplôme et après 3 ans d'épreuves et d'expériences douloureuses, à réaliser que nous ne sommes les sauveurs de personne, pas plus dans le soin que dans l'événementiel. Et finalement, mal engagé celui qui caresse encore ce rêve en entrant dans la profession, malgré les envies légitimes à mes yeux (je prêche pour ma paroisse !) de reconnaissance personnelle et de valorisation narcissique.

Nous ne sauvons personne. Tout au plus soignons-nous les gens et encore, ce sont les médecins et les thérapeutiques médicales qui le font. Quant à notre besoin de reconnaissance personnelle, il m'a fallu trois ans pour réaliser que nous n'avons pas pour vocation à être reconnue en tant que personne, mais plutôt à l'être en tant que soignant qui s'inscrit dans un "tout". Nos qualités personnelles ont, certes, une légère incidence sur le soin et la qualité de la relation qui en découle avec le patient, mais nous représentons avant tout "les soignants" en général, les blouses blanches, une masse compacte de personnes indifférenciées qui doivent assurer la permanence des soins 7j/7, 24h/24.

Quoi qu'il en soit, si l'on considère que notre désir de reconnaissance individuelle et personnelle doit se substituer au désir que l'équipe soit reconnue en tant qu'équipe professionnelle, notre rôle premier est d'accompagner, en tant que soignant et non pas en tant qu'individu. "Prendre soin" plutôt que "soigner". Accompagner la souffrance, la détresse, le désemparement ; accompagner la guérison, certes, mais aussi accompagner la mort, la solitude et la précarité.

Cet accompagnement constitue l'essence-même et la richesse de cette profession ; la diversité des relations d'aide et de soin mises en place avec les patients ; la motivation première à laquelle je me raccroche en cette dernière ligne droite alors que je découvre seulement la réalité des conditions d'exercice qui poussent la moyenne des infirmières à cesser leur activité au bout de 8 ans... 8 ans !!! 8 ans d'activité seulement après ces 3 longues et dures années d'études... Ca laisse songeur.

Cette réalité, je n'invente rien et ne fais que constater ce qu'on entend de toutes parts dans l'indifférence générale, ce sont les cadences infernales avec des secteurs de 15 patients à assurer en 1 matinée, la permanence des soins et les horaires en 3/8, 1 week end sur 2 et 8 nuits par mois en milieu hospitalier, l'impossibilité d'avoir une activité régulière du fait des horaires toujours irréguliers, ou de prévoir un week end en avance à cause des modifications de planning à la dernière minute, la pression de la hiérarchie, la pression de la rentabilité et du chiffre par l'institution qui, elle aussi, est devenue une entreprise comme une autre, le constat selon lequel nous sommes "de la main d'oeuvre" interchangeable avec une autre blouse blanche avant d'être une personne reconnue dans son identité et sa singularité, le manque de reconnaissance des équipes managériales.... et, au milieu de tout ça, les relations interprofessionnelles passablement dures et sans pitié entre soignants sous-payés et sur-pressurisés à qui on en demande toujours davantage. Le tout pour 1300 euros nets par mois.

Et l'humanité, dans tout ça ? Quelques minutes au chevet du patient. Et encore....

Rédigé par Cécile

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