Coup de barre de la dernière ligne droite...

Publié le 18 Janvier 2013

Un mois sans écrire dans ce blog... qui pour l'instant relève d'ailleurs plus du journal intime que du blog, n'ayant pas encore osé en parler autour de moi par peur, encore et toujours, de la critique destructrice et de ma crainte de mal faire ; cette peur étant majorée par ma difficulté à trouver le bon ton, sachant que j'étais partie au début pour quelque chose de léger à tendance déconnante, et que je me retrouve à tomber dans le sério-sérieux limite plombant. Bilan, je suis convaincue que ces hésitations et tergiversations diverses sont autant de conséquences directes de mon incertitude de plus en plus croissante à vouloir exercer ce métier.

Trois ans de vie monacale pour me poser la question sans voir grandir mes enfants ni profiter de mon bonhomme et en arriver à ce doute croissant à 6 mois du diplôme, c'est ballot !

Suis-je partie dans cette reconversion pour les bonnes raisons ? Je n'en suis plus sûre du tout. Etais-je en quête de réponses à des histoires personnelles, des doutes métaphysiques sur le "qui suis-je où vais-je", probablement. Avais-je davantage envie de réparer un vécu parfois un peu lourd que de réellement me retrouver dans l'univers du soin, ce n'est pas exclu. Pas complètement sûr, mais probable. Et aujourd'hui que je commence à avoir des réponses, aujourd'hui que je commence à être plus posée dans ma vie, aujourd'hui que ces études théoriques et tout ce que cela soulève de questionnements récurrents touchent à leur fin, aujourd'hui que se rapproche l'échéance du diplôme et, avec elle, celle du début d'exercice professionnel, le métier ne m'apparaît plus du tout aussi attrayant qu'il l'était il y a trois ans. J'ai même l'impression que le pire reste à venir ! Sympa comme état d'esprit pour débuter dans un métier, non ?!...

Me suis-je réellement reconvertie dans l'idée d'exercer ce métier un jour, ou simplement pour répondre à la quête de sens qui m'envahissait en guise de gueule de bois récurrente après 12 ans de vie légère au milieu du strass et des paillettes ?

Fidèle à mes bonnes habitudes et à mes vieux démons, je réalise aujourd'hui être passée du noir au blanc (... enfin plutôt du blanc au noir !) en un claquement de doigts, n'avoir quitté un extrême que pour mieux en retrouver un autre. Jamais dans la demi-mesure. Douze ans de voyages, d'hôtels 5 étoiles, de champagne, de soirées privées, de people et de vie parisienne, douze ans à vendre du rêve, pour me payer le luxe ultime de tout envoyer balader sous prétexte que "tout cela n'est pas la vraie vie". Douze ans à évoluer dans une sorte de raffinement quotidien et de vie idéalisée, pour finalement décider d'aller me balader dans les couloirs d'hôpitaux entre les plaies d'ulcères et d'escarres nécrosées, les odeurs de pisse, de crachats, de merde et de mort, sous prétexte de côtoyer la vraie vie et de me poser les vraies questions. Non, ce n'était pas la vraie vie. Mais celle que je côtoie aujourd'hui l'est-elle pour autant? J'en viens enfin à me dire que la seule certitude que nous ayons, c'est celle que nous allons tous mourir et notre corps finir en putréfaction ; alors pourquoi choisir d'anticiper cette irrémédiable descente aux enfers en n'évoluant plus que dans l'univers froid et aseptisé des hôpitaux à 40 ans même pas sonnés ? Puisque nous allons tous mourir, n'est-il finalement pas plus salutaire de miser sur la légèreté et l'inconséquence, en attendant d'y passer nous aussi ? Est-ce plus sain de s'engager dans une filière où, après 2 mois d'étude des processus tumoraux, on se retrouve à s'auto-diagnostiquer un début de cancer à chaque grain de beauté suspect, à chaque saignement anormal, à chaque relent nauséeux, à chaque toux naissante ou pet foireux, plutôt que de concentrer ses préoccupations métaphysiques entre le choix d'un week end au ski ou à la mer ? Et pour quelle finalité ? J'ai de moins en moins de réponses. Si ce n'est que justement, tout n'est plus si fluide, tout n'est plus si évident ni limpide aujourd'hui qu'il y a trois ans.

Et malgré tout ça, ceci étant posé, je reste moi-même moyennement convaincue de mes propos. Car finalement, je crois que le problème n'est pas tant dans les pathologies côtoyées et la difficulté émotionnelle des situations vécues, que dans la dureté du milieu soignant et particulièrement celle du milieu hospitalier. Mon problème actuel n'est pas tant dans le soin qu'on effectue au chevet du patient, que dans l'apprentissage de ce soin, tellement difficile, tellement douloureux, tellement anxiogène, au milieu d'équipes déjà tellement usées et tellement effrayées par les conneries potentielles des stagiaires - ce qu'on peut malgré tout aisément comprendre compte tenu des enjeux dont on prend, là aussi, chaque jour un peu plus la mesure. Mais la stagiaire de 36 ans est crevée et déjà usée, avant même de commencer. La stagiaire qui était cadre, responsable d'équipes, de groupes de 300 personnes et de budgets à 500 000 euros, en a plein le cul d'être évaluée sans aucune souplesse ni compassion sur sa manière de tenir une seringue, de tenir une compresse ou de respecter un protocole de soins d'hygiène, bien avant d'être évaluée sur ses qualités humaines et valeurs professionnelles. La stagiaire de 36 ans est est d'avance en saturation d'un stage pas encore commencé en EPHAD où elle devra cautionner par son silence des organisations qui la débectent, des manières scandaleuses de traiter nos vieux, des carences en personnel forçant les rares présentes à débuter les douches à 5h du matin, le tout pour 4000 euros de loyer par mois ponctionnés dans la poche du patient et qui partent directement dans celles de financiers avides qui ont tout, sauf des préoccupations de soignant. La stagiaire de 36 ans en a marre de cet apprentissage difficile et laborieux qui n'en est qu'à mi-chemin, diplôme en poche ou pas, ne nous leurrons pas, et c'est bien LA le problème central. La stagiaire de 36 ans ne donne pas cher de sa peau dans ces organisations hiérarchiques très verticales qui la font repartir au bas de l'échelle là où elle avait le choix, il y a encore trois ans, de continuer à monter du onzième au douxième barreau. La stagiaire de 36 ans, constatant la fatigue et l'usure de la profession, craint déjà d'être gagnée par cette lassitude avant même de commencer à exercer. La stagiaire de 36 ans, au regard de ce qu'elle a découvert des conditions d'exercice de ce métier en 3 ans d'études, ce dit de plus en plus fréquemment qu'elle n'a finalement rien été d'autre que complètement suicidaire en faisant ce choix de vie radical de reconversion. La stagiaire de 36 n'a pour seul et unique projet professionnel que celui de prendre au moins 3 mois de vacances après le diplôme. Mais tiendra-t-elle jusque là ?...

Alors quand je vois l'espèce de béatitude naïve affichée sur le visage de mes collègues de première année en reconversion professionnelle, copine issue du monde de la com' en tête, je suis partagée entre la compassion, l'amusement et l'agacement. Entre l'envie de leur hurler de tout arrêter avant d'y laisser leur peau, l'envie d'arrêter de m'acharner de mon côté en me demandant "à quoi bon ?", et l'envie de m'accrocher deux fois plus en me disant "tout ce chemin parcouru en trois ans... tu vois, ça en valait la peine".

Qu'est-ce qui relève de l'erreur de casting ? Qu'est-ce qui relève juste de l'appréhension croissante à l'idée d'exercer sous peu et qui semble toutes nous gagner à la veille du diplôme ? Qu'est-ce qui relève du raz-le-bol normal de l'élève de 3e année, dont j'entends souvent parler ?

Et pourtant, je fais partie des "bonnes élèves". Pourtant, j'ai toujours eu des retours positifs de mes stages, d'infirmières qui me disent que j'ai ma place dans cette profession. Et pourtant, lorsque j'entends ça, je ne peux m'empêcher d'en être heureuse. Pourtant, je ne peux m'empêcher de ressentir du plaisir dans la chambre du patient. Je ne peux m'empêcher d'écouter cette petite voix qui me somme d'y croire encore, sans qu'elle sache elle même pourquoi d'ailleurs. Alors je m'accroche, je m'accroche.... A quel prix, mais je m'accroche...

Tout cela faisait peut-être partie du chemin. Il fallait probablement en passer par là. Pour quelle finalité, je ne le sais pas encore, mais entre les deux extrêmes, se trouve peut-être la vérité.... MA vérité, celle dans laquelle mon existence prendra tout son sens et ma raison d'être, une vérité dans laquelle je réussirai peut-être à conjuger mes deux vies, l'ancienne et la nouvelle, ma vie de famille et ma vie professionnelle, mon désir de sens et celui de légèreté...

Rédigé par Cécile

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