C'est donc ça, le soin ?...

Publié le 8 Février 2013

Et bien voilà.... Bilan n°1 au bout d'une semaine d'EPHAD (maison de retraite, si vous préférez) : je n'avais pas envie d'y aller, je n'ai pas davantage envie d'y rester. Bilan n° 2 : Il ne fait pas bon vieillir. Surtout dans notre pays.

Je veux bien ne pas être des plus optimistes ni des plus positives en ce moment, je veux bien me poser beaucoup un peu trop de questions au sujet de la profession et de ma raison d'être dans ce métier, mais quand-même. QUAND-MEME.

Photographie d'un certain système de soins en France : prenez une maison de retraite de luxe à 4000 euros nets mensuels par résident, et faites les comptes.

D'un côté, 81 patients dont 11 Alzheimer à un stade sévère nécessitant une surveillance de chaque instant, regroupés dans un espace clos qu'on appelle "Cantou" dans lequel ils ont tout le loisir de déambuler (et de se casser la gueule dès que LA seule soignante qui s'occupe de l'ensemble a le dos tourné) ; une trentaine de patients "simplement" séniles ou totalement dépendants physiquement ; les derniers à peu près valides ne nécessitant "qu'un" un cadre de vie communautaire et médicalisé pour pallier aux risques de l'isolement, une "simple" aide à la toilette et aux gestes de la vie quotidienne. Facile, quoi.

De l'autre côté : 2 infirmières le matin, 1 infirmière l'après-midi, et 6 aide-soignantes, dont une dédiée exclusivement au Cantou. Et démerde-toi ma fille.

Au milieu, des dirigeants, des institutions, des politiques, qui viennent te donner des leçons de vie humanistes sur les concepts de bientraitance, de bienveillance, d'accompagnement, d'humanitude, de relation d'aide et de valeurs soignantes ; qui viennent s'insurger et te demander des comptes parce que Mme Muche, qui est arrivée il y a une semaine et qui est globalement valide malgré un bras en écharpe la gênant dans la réalisation de ses soins quotidiens, n'a pas eu une seule douche depuis son arrivée - alors qu'elle souffre d'incontinence nocturne, ne peut pas se lever seule - ah oui tiens, c'est ballot- , baigne dans son jus dès 5 heures du matin, doit attendre 8h00 qu'on vienne la lever et lui apporter le petit-déj, et 9h00 qu'on vienne l'habiller après qu'elle ait fait sommairement sa toilette seule. Ben oui, ça interpelle. Ben oui, c'est scandaleux. Ben oui, ça semble logique qu'on la lève dès qu'elle le demande et qu'on l'aide à se laver dès que possible afin de "contribuer à son bien-être". Ben oui. Mais tu la cases quand, la douche supplémentaire ? Quand les aide-soignantes, 6 pour 81 résidents je le rappelle, commencent déjà les douches à 6h30 avec priorité aux plus invalides, et enquillent sans discontinuer jusqu'à 11h30, en ayant casé les petits-déjeuners au milieu de tout ça et ce, à condition qu'elles n'aient pas "d'imprévus" ? Des institutions qui te regardent comme un paria parce que tu es passée à côté d'une résidente qui a 39 de fièvre et à qui on retire 1,5 litres d'urines d'un coup au moment où l'infirmière de l'HAD vient la sonder - structure de l'extérieur appelée dès qu'un soin devient trop complexe, donc trop cher pour le budget de la maison de retraite-, alors même qu'elle pissait régulièrement malgré tout,aux dires des équipes soignantes, qu'elle ne manifestait aucun signe d'hyperthermie apparent et que l'apparence, c'est bien la seule chose dont tu disposes en guise de diagnostic clinique puisqu'autant dire qu'à 1,5 infirmière pour 80 patients, tu n'as juste mathématiquement pas la possibilité de prendre les constantes à tout le monde à moins qu'un incident visiblement préoccupant se déclare précisément au moment où tu es dans la chambre?

Des institutions qui se plaignent des faits divers qu'on lit régulièrement dans la presse alors que dans la maison de retraite de luxe dont je vous parle, qui n'est qu'une maison type parmi tant d'autres, les sonnettes sonnent sans discontinuer sur les téléphones des soignants à certaines heures de la journée, soignants sur-pressurisés et épuisés qui sont déjà dans 2 chambres en même temps, qui finissent par ne plus les entendre et à juste faire "ce qu'ils peuvent", quand ce n'est pas pour sombrer dans l'abandon pur et dur ?

Un seul de ces dirigeants, politiques ou représentants d'institution s'est-il déjà tapé une seule de ces journées aux cadences imposées en France, avant de venir déplorer les manquements de la profession soignante ? Je vous passe la typologie de patients qui fait que vous passez par toutes les positions et toutes les sollicitations corporelles violentes et traumatiques pour le patient comme pour le soignant, par exemple pour le patient de 80 kilos atteint d'une maladie de Parkinson, raide comme un bâton, aux membres impossibles à mobiliser, qu'il s'agit de déshabiller, laver, lever, habiller et asseoir ou recoucher, avant de passer à la petite dame sénile et totalement incontinente qui arrache ses protections pour la 4e fois et se barbouille avec sa propre merde ? Un seul de ces dirigeants s'est-il déjà posé la question du concept d'humanitude chère au soin quand on le met en lien avec les cadences imposées ? Peuvent-ils imaginer par quel état d'esprit doit passer le soignant qui se retrouve seul à gérer un cantou dans lequel tout est susceptible d'arriver à tout moment pendant qu'il donne une douche à l'un des patients.... Un seul de ces dirigeants s'est-il déjà demandé ce par quoi doit passer le soignant lorsque, 5 jours sur 7, semaine après semaine, mois après mois, année après année, sa seule perspective est d'enquiller 15 toilettes complètes au plus vite mélangeant la sueur, les pleurs, la pisse et la merde dans un ballet protocolarisé sans cesse répété où l'on n'a même plus le temps de se demander où est l'humanité là dedans, celle du patient tout comme celle du soignant... Soignant de quoi ?

"Soignant"... de "soigner", "prendre soin", "attention","prévenance", "sollicitude", "souci de l'autre", "actions par lesquelles on soigne", "action par lesquelles on tend à maintenir ou restaurer la santé de l'autre"... Vocation soignante, l'envie de prendre soin, l'envie de prendre en soin, s'intéresser à l'autre et avoir simplement le goût de l'autre.... Ma vocation en tant que stagiaire, je la préserve encore à minima en ne prenant en charge qu'une poignées de patients et encore, j'ai constamment l'impression d'être dans le soin "approximatif" dans tout ce que cette notion a du limitatif et de péjoratif. Alors l'infirmière qui a les 80 patients + 80 familles + dizaines de médecins traitants, kinés, orthophonistes, labos ou autres prestataires techniques à gérer, je me retrouve finalement davantage à la plaindre qu'à la blâmer, ce qui était ma tendance naturelle avant d'arriver au coeur de ce genre d’institution... Ah, ils sont beaux les cadres conceptuels sur lesquels on nous demande de plancher en tant qu'élève... Ah, elles sont belles les valeurs humanistes auxquelles on cherche à nous sensibiliser, quand on voit la réalité sur le terrain....

Toutes et tous on eu cette flamme au moment de s'engager dans ces études ; tous et tous ont cru un jour pouvoir changer le cours naturel des choses en persévérant dans cette formation ; tous et toutes ont cru à la possibilité d'être de bons soignants dans un système global de soins qui finirait bien par reconnaître un jour leurs compétences et la difficulté de leur tâche ; et aujourd'hui, lorsque je regarde autour de moi, lorsque j'écoute les conversations de couloir, lorsque je regarde la télé ou allume ma radio, lorsque je surprends des conversations entre cadres et formateurs, lorsque je lis des blogs de soignants, je constate le champ de ruines sur lequel tentent encore de tenir bon certains guerriers, je constate l'état de lâcher prise auquel sont réduits les soignants sous peine d'imploser tout bonnement et simplement, qui se traduit par "on fait ce qu'on peut, à la hauteur de nos moyens" ce qui est déjà énorme, certes ! Mais que de plaintes, que d'insatisfactions, que de plaintes existentielles et de souffrances restées sans écho auprès de nos chères têtes dirigeantes qui persistent et signent dans leur discours politiciens et sans lendemains de "nous vous avons compris !"...

Où est le soin ? Dans l'administration de 80 piluliers en l'espace d'1/2 heure, où est le soin ? Dans l'enchaînement de 30, 40 toilettes en 1 matinée, où est le soin ? dans cette éternelle course à la montre qui nous apprend à partir en courant dès qu'on sent la nécessité d'une relation d'aide pointer son nez chez un patient parce qu'on n'aura simplement pas le temps de l'assurer jusqu'au bout, où est la satisfaction professionnelle? Dans la tête du soignant qui n'a juste plus le temps de penser à ce qu'il fait, où est le bien-être et l'épanouissement personnel ? Où est la satisfaction du soignant quand le seul objectif est de "terminer sa tournée dans la matinée"?... Tournée de quoi ? D'adminisitration de pillules, oui. Ma fille le ferait mieux que moi. Tournée de soins, tournée d'aide de l'autre, tournée d'observation de l'autre, tournée de relation d'aide, tournée de souffle d'humanité, faites-moi rire.

Et le tout, pour 4000 euros par mois. Ce en quoi la direction, bien sûr, se défend : "ah oui mais vous comprenez, il y a d'un côté un forfait restauration et hébergement, pour lequel les prestations sont à la hauteur du tarif demandé, et un tarif soins qui est réglementaire, imposé et identique pour tout le monde, qui fait qu'on n'a pas plus de soignants qu'ailleurs ; mais les résidents en sont bien informés avant de signer chez nous" .

Aaaah bon !!..... vous m'en voyez tellement rassurée...

Rédigé par Cécile

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