Ahhhh, cette nouvelle réforme...

Publié le 22 Février 2013

Je ne m'y suis pas encore attelée, et pourtant...... et pourtant... si je dois tenir à jour un blog d'élève infirmière, il va bien falloir que je l'aborde un jour, cette question de la nouvelle réforme....pardon, LA Nouvelle Réforme de l'enseignement, celle dont on entend parler davantage que de la profession en elle-même, du premier au dernier jour de notre formation, celle qu'on se traîne comme un boulet aux pieds dès nos premières heures de stage et dont ont souffrira jusqu'à la dernière seconde, celle qui nous fait porter notre croix depuis trois ans et nous engage systématiquement à nous excuser de demander pardon d'exister et de prétendre vouloir exercer ce métier aux yeux des IDE de l'ancienne génération, celle qui nous maintient dans la certitude que nous sommes une génération de sous-merdes qui ne produira que des infirmières de merde qui ne sauront rien faire et qui seront entièrement responsables de tous les maux du système de soins actuel en France, celle qui permet à toute une profession en souffrance d'enfin pouvoir cristalliser un monceau de frustrations accumulées sur un défouloir concret, celui constitué de tous ces élèves dont le seul crime est de s'être engagés dans cette formation deux ans trop tard....

Ce sont les commentaires lus à la suite d'un article publié sur un blog pourtant humoristique, http://peripeties-infirmiere.com/comment-bon-eleve-infirmier-lecons/, commentaires partant au quart de tour alors que le ton initial de l'article n'était pourtant rien d'autre que léger et à prendre au dixième degré, qui m'ont rappelé la dure réalité dans laquelle je tente, dans laquelle nous tentons de naviguer depuis trois longues années et qui me laissent, à nouveau, songeuse...

Cette formation est en soi, vraiment laborieuse ; le statut de stagiaire en lui-même, vraiment lourdingue, pour ne pas dire complètement bâtard ; alors cette réforme, par-dessus tout... Ça relève vraiment du purgatoire !

Je veux bien entendre qu'avec la masse de boulot demandé toujours croissante, l'idée que ce nouveau programme demande encore plus d'encadrement et de formation de la part les IDE soit dure à digérer... tout comme je comprends qu'elles s'en passeraient volontiers ; je veux bien que le rituel des MSP ait traumatisé plusieurs générations d'infirmières et que ça fasse un peu mal aux seins de voir une nouvelle vague de prétendants au diplôme se pointer la gueule enfarinée en fin de troisième année sans avoir vécu une seule fois ce baptême du feu ; mais si j'ai bien compris, cette même génération d'infirmières qui nous a précédés a aussi pourtant lutté pendant longtemps pour que le système d'évaluation par MSP n'ait plus ce même poids au sein de la formation, MSP jugées souvent trop injustes car non révélatrices du travail fourni tout au long de l'année ; si j'ai bien compris, la souffrance quotidienne vécue par la profession est due, en grande partie, aux carences générales d'aspirant(e) infirmières qui voient les effectifs réduits à peau de chagrin ; alors pourquoi nous cataloguer avec tant de mépris et de colère avant même que nous ayons commencé ? Je veux bien qu'il n'y ait rien de plus insupportable qu'un stagiaire d'à peine 20 balais qui vient apprendre son métier au professionnel diplômé depuis 20 ans ; mais qu'on m'explique, ce problème est-il propre à la nouvelle génération d'étudiants qui sortent du bac depuis seulement 2 ans ? Ce problème n'est-il pas davantage un problème d'éducation ou de bon sens de base qui existe et qui a existé de tous temps ?

J'ai bossé en entreprise pendant 12 ans, j'ai été cadre dans le privé, et j'ai également vu défiler des dizaines de stagiaires. Je l'ai moi-même été tout au long de mes 5 années de formation initiale dans le but d'apprendre un futur métier, sans pourtant jamais avoir parcouru ce chemin de croix que je traverse depuis trois ans... à 36 ans! Déjà, parce que nos stagiaires étaient une denrée recherchée et appréciée : de la main d’œuvre gratuite, corvéable à merci, à qui on pouvait tout demander et qui s'exécutait sans sourciller ... C'était royal ! Bien sûr qu'on avait nos boulets ; bien sûr qu'on avait nos "stagiaires café-photocopies" qu'on ne pouvait caser nulle part ailleurs à force de les voir commettre gaffe sur gaffe, être odieux ou passer complètement à côté des tâches demandées ; mais ça relevait davantage de l'exception ; et les "stages photocopies" arrivaient après qu'on ait vraiment tenté de les initier au métier du haut de toute notre bonne volonté ; ils étaient bienvenus, choyés, soignés, parce qu'on était conscients qu'ils étaient, en dépit de leur manque d'expérience, une aide ; le stage n'était pas une expérience traumatisante, on n'arrivait pas le premier jour après avoir passé une nuit blanche à se vider des intestins et à se rendre malade à l'idée de ce qui nous attendait sur les 10 semaines à venir; on n'était pas pas dans l'angoisse de se faire laminer dès notre arrivée et dans l'état d'esprit à être attendus au tournant avant même de commencer ; on n'était pas dans le stress qu'il nous arrive la même chose que certains de nos collègues harcelés par certaines équipes, dans l'incapacité de se faire muter sur un autre terrain de stage, qui en sont venus à arrêter leur formation, tout bonnement et simplement, ou seulement à se faire une bonne vieille dépression nerveuse.. Dans notre promo, ils sont au moins cinq dans ce cas-là.

En entreprise, ça s'appelle du harcèlement moral. Et le harcèlement moral, c'est peut-être con à dire, mais c'est puni par la loi.

Deux mois et demi de stage, c'est peut-être ça, notre nouvelle MSP.

Bien sûr, dans les stages de marketing ou de communication, les enjeux n'étaient pas du tout les mêmes que dans le domaine du soin; bien sûr, le stagiaire qui déconnait ne mettait en péril la santé de personne... Encore moins la vie ; tout au plus faisait-il perdre de l'argent à sa boîte, éventuellement un ou deux clients ; bien sûr, les cadences attendues sur nos dossiers n'avaient rien à voir avec celles inhérentes aux 15 patients qui nous attendent de pied ferme sur une matinée sous peine de décompenser ; bien sûr, la pression de la hiérarchie n'était pas la même, les enjeux pas les mêmes, nos responsabilités pénales pas engagées en tant qu'encadrants... non, nous étions simplement couverts par nos boîtes en cas d'erreur professionnelle et cela semblait évident, ce qui ne semble pas du tout le cas en milieu hospitalier... encore une chose qui me fait halluciner, mais bon... passons pour aujourd'hui.

Mais.... mais.

Comment résoudre la question d'une profession en souffrance si on ne prend pas le problème à la racine, à savoir dès les premiers jours de formation et notamment, des conditions d'accueil en stage ? Pourquoi ne pas laisser le bénéfice du doute au premières générations du "nouveau programme" qui n'ont rien demandé d'autre que d'apprendre un métier, qui n'ont pas pondu les textes du nouveau référentiel ni défini le cadre légal dans lequel s'inscrit dorénavant la profession (réforme de la profession qui, soi-dit en passant, a été longtemps demandée par les IDE de l'ancienne génération), bref, qui n'ont aucune autre responsabilité dans cette réforme que celle d'oser persister dans cette formation stage après stage ?

Vous nous dites à longueur de journée que ce nouveau programme est de la merde ? Mais qui peut objectivement déjà en attester ? La deuxième promo n'est pas encore sortie des bancs de la fac, j'en témoigne puisque j'en fais partie. Et quand bien-même la dure réalité serait celle-là : que proposez-vous ? On arrête tout, plus de formation, plus d'école, plus de nouvelles diplômées, et on laisse seules les anciennes se démerder ? On ne forme plus aucun stagiaire sous prétexte qu'ils font chier, qu'ils seront de toute façon incompétents, et on ne fait rien d'autre au bout du compte que de se plaindre de leur manque de professionnalisme ? Le problème, c'est que le professionnalisme s'acquiert.... en apprenant une profession. Sur les bancs de la fac, mais aussi et surtout sur le terrain. C'est en forgeant qu'on devient forgeron. Alors on fait quoi ?....

Je devine bien la charge de travail et le raz-le-bol qui sont les vôtres ; je devine bien la lassitude d'avoir des stagiaires toute l'année, qui s'en vont tout juste formés et avec qui il faut sans cesse recommencer... Mais ne vous trompez-vous pas de bouc émissaire ? Ne serait-il pas plus productif en ce cas de descendre dans la rue, de s'attaquer aux gens qui font la loi plutôt qu'aux jeunes qui la vivent et la subissent ? Et finalement, ne perdez-vous pas davantage de temps à pester contre le manque de compétences de vos stagiaires plutôt qu'à leur expliquer les choses une bonne fois pour toutes dans l'idée qu'elles soient bien intégrées... une bonne fois pour toutes ? C'est vous qui faites, en grande partie, la compétence de vos stagiaires. Si le seul accueil qu'ils ont en stage est celui du "démerdez-vous", "tu verras ça à ton prochain stage" ou "va faire du nursing avec les AS, c'est important, le nursing", comment voulez-vous que ces derniers arrivent en veille de diplôme avec un bon niveau de compétences ?

Je n'ai pas de réponse ; je ne sais pas quelle vision j'aurai des stagiaires après quelques années d'exercice, ni les souvenirs qui me resteront de mes propres années d'apprentissage, ni les frustrations que j'aurai eu à endurer une fois diplômée et qui seront telles qu'elles en viendront peut-être à effacer le disque dur de ma mémoire... mais si je vois la souffrance qui est la vôtre par rapport à ce nouveau programme, souffrance que je peux comprendre et respecter compte tenu des conditions de travail scandaleuses et des exigences toujours plus grandes des institutions, tentez juste de deviner celle qui est la nôtre. Tentez de vous souvenir de vos trois ans de formation, et de transposer vos expériences à notre nouvelle génération qui n'a de cesse d'arriver sur des terrains de stage où le message de bienvenue est immanquablement le même, dans le registre du : "tu viens du nouveau programme ? Je te souhaite bien du courage, c'est vraiment de la merde". Tentez d'imaginer notre frustration avec seulement 2 stages par an, 7 stages à l'issue de notre formation, certains en crèche et d'autres en EPHAD pour la 2e fois. Des stages de deux mois où, quand ça se passe bien c'est top, mais le jour où ça se passe mal et où tu as une équipe entière contre toi, c'est un coup à te faire arrêter ta formation, tout bonnement et simplement. Oui, ce système de stages de longue durée est nul. Mais avant de l'être pour vous, il l'est surtout pour nous, qui sommes bien les premiers à en pâtir et à en souffrir, car nous arrivons en fin de formation avec des disparités de niveaux flagrantes d'un étudiant à l'autre en fonction des terrains de stage qui lui ont été attribués, des frustrations énormes quant aux terrains où nous n'avons pas pu aller, des interrogations colossales quant à nos projets professionnels. Mais pourtant, malgré tout et en dépit de tout, la motivation est intacte (... pour la plupart d'entre nous ! ;-). Car il me semble qu'il y a également des aspects positifs à souligner dans ce programme, qui ne sont jamais relevés par la profession... "par manque de recul" nous dit-on. Alors si on accorde le bénéfice du doute aux aspects positifs, pourquoi ne ferait-on pas de même pour les points négatifs ?

Bilan, avec un tout petit peu de recul : quel dommage. Et quel gâchis.

Nous n'avons pas vocation à être vos ennemis. Nous avons simplement vocation à être vos futurs collègues, qui comptent sur vous aujourd'hui, mais sur qui vous serez peut-être parfois contents de pouvoir vous reposer dans les mois à venir... "Les uns avec les autres", n'est-ce pas une pensée plus agréable pour endurer un quotidien déjà bien difficile que "les uns contre les autres" ?...

En tous cas, je reste convaincue que si vous savez être généreux avec quelqu'un, il saura vous le rendre d'une manière ou d'une autre. Voilà tout du moins l'un des idéaux auxquels je m'accroche encore...

Rédigé par Cécile

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louise 15/03/2013 21:50

Bonjour,
C'est étrange j''ai l'impression d'être l'auteur de cet article, tellement j'en partage la substance... Sommes nous les boucs émissaires de leur malaise au travail, boucs émissaires à sacrifier crucifier... les stages sont ils des formes de passion pour les étudiants ? Etrange folie que de chercher à humilier les stagiaires, les dégoûter au lieu de les encourager. J'écarquille mes yeux, à me forcer à accepter l'évidence, que ces cerveaux ont perdu l'intelligence de comprendre qu'on obtient tellement plus des autres en les considérant.. j'ai l'impression de rêver un cauchemar.. mais c'est bien la réalité

Sihem 11/03/2013 09:45

Merci Cécile pour ce fabuleux témoignage. En effet, il reflète le quotidien de plusieurs d'entre nous, et le mien actuellement. Je suis en stage en EHPAD moi aussi et dès le départ, malgré un bon accueil, le ton était donné "je suis par le peu d'expériences et de terrain que vous avez durant votre parcours. Ca fait peur! J'attends de voir...." Bref, c'est là que tu te dis, ça va aller. J'en suis à plus de la moitié de mon stage et ça se passe plutôt pas mal malgré qques réflexions pour "titiller" du genre "Nous on nous apprenait de cette manière...." ou "Vous raisonnez comme une scientifique, c'est pas ce que l'on cherche, une ide doit avoir vu tous les soins techniques et ne pas arriver en 3ème année avec si peu de bagages" Hallucinant non?. A croire que c'est un besoin de décharger "cette espèce de colère" par rapport à cette nouveauté. C'est bien connu, tout ce qui est nouveau fait peur! En te lisant, j'ai décidé, avec ton accord, d'imprimer cette note et de la faire lire à la cadre et ainsi mener une réflexion autour de cette nouvelle réforme. Celà permettrai de leur faire prendre conscience du ridicule de la situation. Bref, ça fait du bien de te lire et tu as beaucoup de talents! Je fais partie de tes fans et je t'encourage à continuer, qui sait, peut être qu'un jour, tout tes articles seront publiés sous forme de livre, que les ESI et IDE et bien d'autres se l'arracherait!

Fanny 08/03/2013 09:30

En espérant qu'il n'y a pas que les ESI qui te lisent...En tout cas super article !

melanie 02/03/2013 10:35

j'adore, c'est tout à fait vrai, je dirai juste pour compléter que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort... mais faudrai pas attendre qu'il y ai un mort pour faire chager les chose. merci a toi cecile comme toujours, tu prend la paroles pour nous tous, tu trouve les mots justes, tu es géniale, ne les laisse pas te dire le contraire